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Jérémie Hug.

Photographe nature
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Réapprendre à regarder

6 min de lecture

Il faut parfois marcher longtemps pour comprendre que l’on n’était pas venu pour arriver, mais pour se perdre un peu en chemin.

Le sentier monte doucement dans la lumière froide du matin. Sous les chaussures, la terre est encore dure du gel. Les herbes sont couchées par la nuit. Plus haut, les premiers rayons touchent les crêtes, mais le vallon reste dans l'ombre.

Nous marchons.

Au début, nous pensons encore au sommet.

Puis, peu à peu, le sommet s'éloigne de nos pensées.

Le froid nous oblige à respirer plus profondément. Le vent change de direction. Une odeur de résine monte d'une forêt. Un nuage traverse la pente et efface en quelques secondes ce que nous regardions depuis une heure.

Nous nous arrêtons.

Il n'y a rien à voir.

Et c'est précisément à cet instant que nous commençons à regarder.

Nous avons longtemps pratiqué la montagne comme on consomme une destination. Un itinéraire à choisir, une difficulté à vaincre, un sommet à atteindre. Nous avons appris à mesurer la distance, le dénivelé, le temps. À enregistrer nos traces. À comparer nos performances.

Nous avons appris à parcourir la montagne.

Peut-être avons-nous oublié de la regarder.

Regarder demande autre chose.

Cela demande du temps.

Le temps de rester immobile quand rien ne se passe.

Le temps d'attendre qu'un animal sorte de la forêt.

Le temps de voir une lumière changer sur une paroi.

Le temps de comprendre que le brouillard n'est pas un obstacle au paysage, mais le paysage lui-même.

Dans l'immobilité, les choses apparaissent autrement.

Une silhouette sur une crête.

Un chamois, peut être, immobile entre deux rochers.

Une ombre qui disparaît avant même que l'on ait eu le temps de lever les jumelles.

Il ne reste parfois qu'un doute.

Et ce doute nous plaît.

Parce qu'il nous oblige à rester attentifs.

Nous voudrions retrouver cette qualité de présence.

Nous voudrions pratiquer la montagne comme on pratique l'affût.

Marcher moins pour atteindre davantage.

Chercher moins à voir pour mieux observer.

Accepter que la montagne ne nous livre pas tout.

Car le sauvage commence peut-être là où notre regard cesse d'exiger quelque chose.

Nous avons pris l'habitude de vouloir tout voir, tout photographier, tout rapporter.

Un sommet doit devenir une image.

Une rencontre doit devenir un souvenir.

Un paysage doit devenir une publication.

Même la beauté semble devoir laisser une preuve de son existence.

Nous voudrions faire l'inverse.

Photographier moins.

Regarder plus.

Et lorsque nous photographions, essayer de ne pas capturer la montagne, mais de témoigner de ce qu'elle nous a fait ressentir.

Une lumière.

Une distance.

Un silence.

Une présence furtive.

Une émotion que l'on ne saurait expliquer autrement.

Car une photographie ne devrait peut-être pas seulement montrer ce que nous avons vu.

Elle peut aussi nous rappeler comment nous avons regardé.

C'est une différence essentielle.

Le paysage n'est pas une collection de cartes postales.

Il est vivant.

Il change avec le vent, avec les saisons, avec l'heure, avec notre propre état intérieur.

Une même montagne peut être hostile au matin et douce le soir. Une vallée familière peut devenir étrangère sous la neige. Une pente que nous avons gravie cent fois peut soudain nous apparaître différente parce que la lumière vient d'un autre côté.

Il faut être là.

C'est tout.

Être là suffisamment longtemps.

Nous aimerions retrouver cette lenteur.

Choisir les itinéraires moins fréquentés, non pas pour trouver de nouveaux territoires à conquérir, mais pour avoir une chance d'entendre ce qui disparaît lorsque nous sommes trop nombreux.

Le vent.

L'eau.

Les oiseaux.

Nos propres pas.

Le silence.

Un silence véritable n'est pas l'absence de bruit.

C'est un espace laissé au monde.

Alors nous marchons.

Nous marchons avec le froid.

Avec la pluie.

Avec le vent.

Avec la fatigue.

Nous apprenons les éléments au lieu de chercher constamment à nous en protéger.

Le vent nous apprend qu'il existe des forces que nous ne maîtriserons jamais.

La neige nous apprend à ralentir.

La pluie transforme la pierre, le sentier, les couleurs.

Le froid nous rappelle que notre corps est vulnérable.

La lumière nous enseigne la patience.

Elle ne se donne jamais tout entière.

Elle avance.

Elle recule.

Elle efface.

Elle révèle.

Il faut être présent pour la voir.

Et peut-être que c'est cela que nous cherchons finalement en montagne : non pas nous évader du monde, mais retrouver une manière plus juste d'y être.

Un monde où nous ne sommes plus seulement consommateurs de paysages.

Un monde où nous acceptons de n'être qu'une présence parmi d'autres.

Nous croisons parfois des traces dans la neige sans jamais rencontrer celui qui les a laissées.

Un renard est passé.

Un lièvre.

Un chamois.

Nous ne saurons peut-être jamais où il est allé.

Et cette absence est magnifique.

Elle nous rappelle que la montagne ne nous appartient pas.

Elle n'a pas besoin de nous montrer ses habitants.

Elle n'a pas besoin de nous offrir ses sommets.

Elle ne nous doit rien.

Nous sommes simplement de passage.

Cette idée change tout.

Elle transforme la marche.

Le but n'est plus forcément d'arriver.

Le but devient d'être attentif pendant le chemin.

De sentir sous les semelles les changements de terrain.

De reconnaître la pente à son souffle.

De savoir, au bruit des branches, que le vent vient de tourner.

De lever les yeux parce qu'une lumière différente vient d'entrer dans la vallée.

De s'arrêter sans raison.

Ou plutôt pour la seule raison qui compte encore : parce que quelque chose nous a appelé.

Une montagne se découvre peut-être comme un animal sauvage.

Jamais en la poursuivant.

En attendant.

En observant.

En acceptant qu'elle se dérobe.

Il faut parfois renoncer à l'image parfaite pour conserver l'émotion d'une rencontre.

Il faut parfois accepter de ne pas atteindre le sommet pour garder le souvenir d'une journée entière passée à marcher dans le brouillard.

Il faut parfois poser l'appareil.

Regarder.

Respirer.

Écouter.

Être simplement là.

Nous voulons changer notre manière de pratiquer la montagne.

Pas pour faire moins de montagne.

Pour en faire davantage.

Davantage avec les sens.

Davantage avec le corps.

Davantage avec le silence.

Davantage avec cette attention presque oubliée qui nous permet de percevoir ce qui était là avant nous et qui restera là après nous.

Nous voulons apprendre à marcher comme on apprend à regarder.

Lentement.

Avec curiosité.

Avec humilité.

Sans chercher à tout posséder.

Car peut-être que la plus belle trace que l'on puisse laisser en montagne est justement celle qui disparaît.

Une empreinte dans la neige.

Quelques pas dans la boue.

Puis le vent.

La pluie.

La lumière.

Et plus rien.

Le paysage reprend sa place.

Et nous repartons.

Un peu plus petits.

Un peu plus attentifs.

Avec moins d'images peut-être.

Mais avec davantage de regards.